ancienne religieuse

 

Le témoignage d'une ancienne religieuse brésilienne

L'appel du Seigneur et l'incendie providentiel

Carmen da Mota 
  Lors de la grande récession de 1934 au Brésil, mon père a abandonné notre foyer, et ma mère s'est retrouvée seule pour élever sa famille. Nous étions très pauvres. Mes parents avaient dû faire face aux difficultés et à l'adversité, mais nous avions été une famille unie. Nous le sommes restés jusqu'au jour où mon père s'est mis à fréquenter assidûment un "Centre Spirite". Dès lors, les disputes se sont multipliées, et la mésentente s'est installée entre mes parents.

 

           J'avais six ans lorsque mon père nous a pris à part, mon petit frère et moi, pour nous annoncer : "Je m'en vais et je ne reviendrai plus jamais !" J'ai été profondément blessée d'entendre mon père dire une chose pareille. Plus jamais je ne l'ai revu.

 

           Nous avons mûri précocément en nous efforçant d'aider notre mère à surmonter les problèmes posés par l'éducation de quatre enfants. Elle acceptait tout emploi que la bonté du Seigneur lui accordait. Au début nous avons souffert, car nous n'avions pas de quoi vivre. Les années passant, mes deux sœurs aînées et moi-même avons pu faire davantage. Mes deux sœurs faisaient des petits travaux et je restais à la maison pour m'occuper de mon jeune frère et de ma vieille grand-mère, tout en suivant une scolarité. A mesure que nous avons grandi, la situation a évolué. Plus tard, il a fallu travailler à plein temps tout en continuant à assumer nos responsabilités familiales. Une fois réunis, nos salaires respectifs nous permettaient non seulement de survivre, mais encore d'aider ceux qui vivaient dans un dénuement plus grand que le nôtre. Notre mère répétait souvent : "Si nous luttons, nous gagnerons !" Pleine d'enthousiasme, elle affrontait l'existence comme si rien dans le passé n'était venu bouleverser notre existence.

 

           Catholique très pieuse, notre mère était parfaitement capable de nous enseigner sa religion. Malgré le peu de temps dont nous disposions pour être ensemble, elle arrivait à nous faire passer énormément de choses. J'ai cherché à mettre en pratique fidèlement tout ce que j'apprenais. A onze ans, j'ai fait ma première communion à l'église St Antoine, qui se trouve au sommet de la butte de Pétropolis, non loin de Rio de Janeiro. Cette cérémonie m'a remplie de joie, car mon cœur brûlait de servir le Seigneur. Cependant j'avais un gros problème : comment servir Dieu, étant donné que je bégayais ? Un jour je me suis enfermée dans ma chambre pour prier. Chose étonnante, je n'ai pas récité l'Ave Maria, ni en Latin ni dans ma langue maternelle, mais une prière est née au plus profond de mon cœur, et j'ai crié au Seigneur Lui-même. Je Lui ai demandé de m'aider à parler comme les autres enfants, pour que je puisse mettre ma voix et ma vie à Son service, afin de L'aimer pour toujours. Dieu m'a entendue ! Peu après, je pouvais parler normalement.

 

           Tout de suite, afin de mieux servir mon Maître, j'ai commencé à enseigner le Catéchisme, c'est-à-dire la doctrine catholique, aux enfants du voisinage, et aussi à des ouvriers d'usine qui manifestaient de l'intérêt. Je les retrouvais au cours de leur pause-déjeuner, et j'utilisais un livret de catéchisme pour leur apprendre à demeurer fermes dans leur foi, et à faire de leur mieux pour plaire à Dieu. On m'a aussi chargée de l'entretien des autels dans l'église ; je faisais le nettoyage et j'ornais les autels de bouquets de fleurs.

 

           Ayant l'impression que je pouvais en faire plus, j'ai rejoint les "Enfants de Marie". Quelle joie de recevoir le petit ruban bleu attribué aux débutantes ! Par la suite, j'ai reçu un ruban plus grand, et pour finir, celui auquel j'aspirais : le ruban qui me donnait le droit de porter le titre d'Enfant de Marie. Désormais je me sentais vraiment prête à servir le Seigneur.

 

           Je n'ai cependant pas tardé à comprendre que la paix me fuyait toujours. Mon principal souci était la pensée qu'à tout moment je pouvais être appelée à me présenter devant Dieu pour lui rendre compte de mon âme. Voilà pourquoi je ne me lassais pas d'en faire toujours davantage pour lui. Quand je méditais sur la mort de Christ et que je réfléchissais au grand amour qu'il avait manifesté en mourant sur la croix pour nous, je me demandais ce que je pourrais bien faire pour rendre à Christ tout ce qu'il avait fait. J'avais constamment le sentiment que mes actes n'avaient aucune valeur aux yeux de Dieu, et aujourd'hui je comprends pourquoi, car il est écrit : "Il n'y a point de juste, pas même un seul ; nul n'est intelligent, nul ne cherche Dieu ; tous sont égarés, tous sont pervertis ; il n'en est aucun qui fasse le bien, pas même un seul." (Romains 3:10-12). Une voix m'accusait sans cesse, disant : "Tu es une affreuse pécheresse !" A présent, je le sais : "Non, il n'y a sur la terre point d'homme juste qui fasse le bien et qui ne pèche jamais." (Ecclésiaste 7:20).

 

Un dimanche matin après la Messe, je conversais avec des amies. L'une d'elles a dit que la meilleure façon de servir Dieu était d'entrer au couvent. Les autres ont acquiescé, mais pour ma part, je n'ai rien dit. Tout en leur donnant raison, j'entrevoyais déjà une foule d'obstacles à mon entrée au couvent. Ma famille était bien pauvre ; or il faudrait apporter une dot considérable. Il faudrait également un trousseau complet ; et par ailleurs, il y avait la couleur de ma peau. J'étais noire ! L'ordre franciscain ne me permettrait pas de prendre l'habit, même s'il m'acceptait. Que d'obstacles ! Même si d'une manière ou d'une autre je parvenais à surmonter l'obstacle financier, il resterait la couleur de ma peau, à laquelle je ne pouvais rien changer ! Malgré toutes ces impossibilités, j'ai continué à rêver de mon entrée au couvent, et à espérer. Cela me préservait du découragement. Deux ans plus tard, je franchissais la porte du couvent des Franciscaines.

 

           Pour en arriver là, je n'avais pas cessé de dire le chapelet, et j'avais accepté bien des pénitences. J'avais donc réussi à entrer dans ce couvent, non pour y prendre l'habit (la couleur de ma peau me l'interdisait), mais pour y apprendre mille choses, et pour grandir. Le jour où j'aurais l'âge permettant d'être acceptée dans un autre couvent, mon rêve deviendrait réalité. Je pourrais devenir religieuse, et mieux servir Dieu. Cette entrée au couvent m'avait coûté de grandes souffrances. Rien n'aurait pu me coûter davantage que de quitter ma mère bien-aimée, ainsi que mon frère et mes sœurs, mes amis et les voisins qui étaient si souvent venus jouer à la maison. Pourtant j'étais satisfaite. Sur le moment, tout paraissait merveilleux, car j'étais parvenue à réaliser le désir de mon cœur. Sous mes yeux se déployait un nouveau panorama : je croyais que j'allais résoudre tous les problèmes qui se posaient dans mon existence, et plus encore : tous les problèmes de mon âme.

 

           "Telle voie paraît droite à un homme, mais son issue, c'est la voie de la mort." (Proverbes 14:12).

 

           Bientôt j'ai remarqué avec étonnement que malgré mon désir de servir le Seigneur, je servais les créatures plus que le Créateur. Au couvent la discipline était rigoureuse. Tout le monde devait être levé à 4 heures 30 ; on commençait alors à tout mettre en ordre. On répartissait les tâches : deux personnes se mettaient au travail à la cuisine, et les autres participaient à la prière du matin à la chapelle. Une heure plus tard, nous avions la Messe ; tout le monde y assistait et communiait. A 8 heures nous reprenions le travail dans un silence absolu : il était interdit de parler. Vers 17 heures, la Mère Supérieure accordait une brève récréation. Elle contrôlait tout ; personne ne pouvait rien faire hormis ce qu'elle ordonnait. A 20 heures, la sonnerie retentissait à nouveau pour nous appeler à la prière du soir. Une heure plus tard, on éteignait la lumière, et la seule chose à faire était d'attendre une nouvelle journée en tous points semblable à celle qui venait de se terminer. Les jours se suivaient, monotones, et je finis par être convaincue que jamais je ne réaliserais mon rêve qui était de faire des études pour me préparer à servir Dieu. Nous n'avions de temps que pour le travail et la prière. Même quand la Supérieure accorda, à la demande de certaines d'entre nous, un peu de temps pour étudier, nous étions tellement épuisées que nous n'arrivions pas à retenir ce qu'on nous enseignait.

 

           Ma déception fut plus grande encore quand certaines religieuses manifestèrent de l'envie et de la jalousie. Toutes les fois que la Mère Supérieure m'accordait quelque attention, elles se montraient hostiles ; or généralement la Mère Supérieure me demandait d'aller la chercher à la gare routière quand elle rentrait de voyage. Mais les surprises ne faisaient que commencer. Deux autres religieuses, Sœur Sébastienne et Sœur Joséphine étaient devenues mes amies. Sœur Joséphine était instruite ; elle était au couvent depuis douze ans. Seules ces deux sœurs me faisaient suffisamment confiance pour s'ouvrir à moi de ce qu'elles ressentaient. A une ou deux exceptions près, toutes les autres sœurs étaient des énigmes pour moi. Ma meilleure amie, Sœur Joséphine, m'a expliqué ce qui se passait réellement au sein du couvent et de l'Eglise catholique. Toutes ses expériences l'avaient endurcie, et de jour en jour son désespoir allait croissant. Quant à Sœur Sébastienne, elle épanchait son cœur en gémissant : "Je ne supporte plus ce genre d'existence. Je n'en peux plus !" Je la suppliais de me dire ce qui n'allait pas Mais elle ne voulait rien dire de plus.

Un matin au réveil, je me suis aperçue que mes deux amies étaient parties. Elles s'étaient enfuies du couvent ! J'ai été profondément déçue. Désormais, j'étais seule. Pire encore, la Mère Supérieure m'a soupçonnée de les avoir aidées à s'enfuir. Elle était catégorique : j'étais coupable, car certains indices semblaient en témoigner. Le lendemain matin, quand à mon réveil j'ai voulu allumer le feu (c'était là une des tâches qui m'incombaient) j'ai vu que les allumettes avaient disparu, alors qu'elles étaient toujours dans le tiroir de la table de la cuisine. Il m'a fallu aller en chercher à l'infirmerie. Il était rigoureusement interdit à toute religieuse de se rendre dans un lieu qui était sous la responsabilité d'une autre. Alors que je cherchais les allumettes, j'ai été surprise par une des sœurs qui m'avaient accusée d'avoir aidé mes amies à s'enfuir. On m'a donc séparée des autres, et on m'a interdit d'étudier pendant un an. Comme punition, on m'a défendu d'adresser la parole à qui que ce soit, et on m'a imposé les corvées les plus dures à la cuisine, à la buanderie, et au poulailler. Bien des fois j'ai dû travailler jusqu'à l'aube, rien que pour finir mon travail. Quelquefois la sonnerie du lever retentissait alors que je n'avais encore pas pu me coucher. Pendant ces jours terribles, tout en travaillant à la buanderie, je m'agenouillais parfois en pleurant devant un crucifix, disant : "Oh Seigneur, je cherche la voie, mais je ne l'ai pas encore trouvée." Que de larmes de désespoir j'ai versées, en quête de quelque espoir, de quelque consolation, mais je n'en trouvais nulle part.

 

           Au cours de cette période atroce, ma mère est tombée gravement malade, et on l'a hospitalisée. Elle m'a fait demander d'aller la voir, mais on ne me l'a pas permis. La Supérieure m'a dit que je devais seulement prier Dieu, puisque ma vie lui appartenait, et renoncer à toute pensée d'un retour en arrière. Tout ce que je pouvais donc faire était prier avec ferveur pour que ma mère retrouvât la santé. Un jour ma sœur est venue au couvent, disant qu'il me fallait venir tout de suite si je voulais revoir ma mère vivante. La Supérieure a consenti à m'accorder deux heures. Il fallait traverser toute la ville en autobus, et le trajet n'en finissait pas. Quand je suis entrée dans la chambre de ma mère, elle a ouvert les yeux et m'a regardée pendant quelques secondes, puis elle a murmuré :"J'ai cru que jamais tu ne viendrais pour être près de moi pendant mes dernières minutes." Puis elle a fermé les yeux. J'ai été incapable d'articuler le moindre mot ; peut-être était-ce à cause de ces semaines de punition pendant lesquelles on m'avait imposé le silence. Pas un seul mot ne me venait : ma douleur était presque insupportable. C'est alors que mon âme a été remplie d'amertume. J'étais en présence de la personne que j'aimais le plus, de celle qui m'avait consacré sa vie. Elle quittait ce monde pour entrer dans l'éternité, et je ne pouvais rien faire pour elle. Le cœur ravagé, je suis revenue au couvent pour reprendre ma dure vie de pénitence.

 

           Peu après, la Mère Supérieure a décidé de séparer certaines sœurs en les répartissant dans divers couvents. Moi aussi, j'ai été envoyée dans un autre couvent. Quoique là aussi, on menât une existence bien sévère, j'ai été traitée de façon plus humaine. On a pris soin de ma santé, et on m'a aidée de plusieurs manières. Mais dans ce couvent-là on pratiquait des pénitences cruelles. Bien des fois on nous faisait lever à une heure du matin, pour nous rendre à la chapelle et y subir une pénitence si sévère qu'il était strictement interdit aux religieuses d'en souffler mot, même si elles quittaient le couvent, sous peine de péché mortel. Cette pénitence commence par une prière, et ensuite la Mère Supérieure dit : "Jésus a été souffleté : que toutes reçoivent donc des soufflets !" Ensuite, elle disait que Jésus avait été flagellé, et toutes, nous recevions des coups de fouet. Jésus avait rampé à genoux ; alors nous parcourions la chapelle d'un bout à l'autre sur les genoux, jusqu'à ce que nos genoux soient couverts de bleus ou même en sang. Jésus était resté en croix, les bras étendus, pendant six heures : nous devions donc garder les bras étendus sans bouger pendant une heure environ, en récitant le chapelet. N'oubliez pas que cela se passait à une heure du matin. Le but de cette pénitence était d'obtenir la conversion des pécheurs, le soulagement des âmes du purgatoire, et le salut de nos propres âmes. Nous nous adonnions à ce rituel, nous figurant que les âmes du purgatoire avaient besoin de nos souffrances pour être sauvées.

 

           Au bout de quelque temps, j'avais donné à mes supérieures des gages de mon obéissance ; la Mère Supérieure m'a alors dit que je pourrais rester dans ce couvent, y recevoir l'habit et prononcer mes vœux. Mais il me fallait d'abord faire une dernière visite à ma famille. Après cela, je ne ressortirais plus jamais du couvent. On m'a accordé un mois pour cette visite, ce qui était inhabituel.

 

J'ai fait bon usage de ce temps, enseignant le catéchisme à quelques enfants avec lesquels je m'étais liée d'amitié. Je les ai même emmenés dans la cité royale de Pétropolis pour leur montrer la chapelle de Notre Dame de Fatima, construite au cours de mon enfance. Là, j'ai rencontré le Frère Joseph Pereira de Castro, qui avait été mon guide spirituel pendant bien des années. Après l'avoir salué, je lui ai dit que j'étais dans un couvent de religieuses cloîtrées, et qu'en y revenant, j'y demeurerai à vie, priant pour le salut des pécheurs et pour le soulagement des âmes du purgatoire. Ce frère âgé, profondément consacré à sa religion, m'a demandé si je consentirais à l'aider à ouvrir un couvent de religieuses ici même, à Pétropolis. Naturellement, j'ai refusé ! Cependant il a insisté, en m'expliquant avec ferveur que sa ville avait besoin de jeunes filles consacrées pour l'aider à résister à l'influence des protestants. Ce dernier argument m'a vivement intéressée. Voilà comment je suis devenue membre de la Fondation des Religieuses Missionnaires. Mon travail consistait à gravir les collines où les foules avaient construit des bidonvilles, et à aller dans des coins reculés pour enseigner le catéchisme, en veillant plus particulièrement sur les zones où les protestants avaient commencé à œuvrer. Nous aidions les pauvres en leur distribuant de la nourriture et des vêtements. Là où nous pouvions apporter des secours, nous parvenions à éloigner les protestants. Dans mon zèle pour combattre ces évangéliques, je restais au chevet des grands malades jusqu'à leur dernier souffle. Ainsi ils ne risqueraient pas de s'entendre expliquer la Bible par quelque croyant évangélique. Voilà ce que je faisais dans mon ignorance, faute de connaître la Bible.

 

           En deux mois, nous avons pu implanter dans la ville 42 centres de catéchisme où l'on formait les enfants, les jeunes, et les adultes. L'Eglise catholique a organisé une campagne efficace pour empêcher les évangéliques de se déployer dans la ville. Voici un exemple du zèle qui était le mien. J'étais l'amie d'une famille pauvre qui comptait six enfants. Un jour, le père a entendu des chrétiens qui chantaient dans un parc. Son cœur a été touché, et par la suite, il a pris Jésus-Christ pour seul Sauveur. Vivement contrariée, je suis allée trouver son patron, qui était membre d'une paroisse catholique, et je lui ai tout raconté. Ce patron l'a licencié. Par la suite, j'ai appris que sa famille était dans le besoin ; mais malheureusement, j'étais encore écœurée et même courroucée du fait de cette conversion. Sans compassion aucune, je me suis dit : "Les protestants n'ont qu'à s'occuper de sa famille."

 

           Plus tard, j'ai appris que les Evangéliques visitaient les détenus en prison, alors je me suis dit : "Faisons-en autant !" Cette semaine-là, nous leur avons apporté des sandwichs et des cigarettes, et nous avons fait de notre mieux pour neutraliser les effets de la visite des chrétiens évangéliques. Le dimanche suivant, alors que je distribuais des images de saints, j'ai aperçu un traité posé sur la table dans chacune des cellules. Il y avait aussi un livre à la couverture noire. J'avais compris de quoi il s'agissait, mais j'ai demandé : "Qu'est que c'est que ce livre ?" On m'a répondu : "C'est celui que les chrétiens nous ont laissé." Alors j'ai protesté : "Mais c'est un livre diabolique ! Tous ceux qui garderont ce livre seront poursuivis par la malchance, et la malédiction de Dieu va leur tomber dessus ! Remettez-moi ces livres, et moi je vous donnerai la médaille de Notre Dame. Elle saura vous secourir, elle." Nous avons emporté de cette prison une énorme quantité de Bibles et de traités. Quelle satisfaction ce fut de mettre en pièces toutes ces Bibles et de les brûler ! Au moment de détruire la dernière, j'ai remarqué un dessin sur la couverture. Deux jeunes gens s'avançaient sur une route, écrasés par de lourds fardeaux qu'ils portaient sur le dos. Regardant de plus près, j'ai lu ces mots : "Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous donnerai du repos." (Matthieu 11:28). C'est alors que Dieu m'a parlé. J'ai ressenti quelque chose d'étrange et d'incompréhensible. Il était écrit : "Venez à moi", mais n'était-ce pas précisément ce que j'avais fait ? J'avais tout donné au Seigneur. Que pouvait-il bien me demander encore ? Dans mon for intérieur, je me répétais : "Je suis une Catholique parfaitement affermie. Ma foi, je la connais. Alors je ne risque vraiment rien si je lis quelques passages de ce livre." D'autre part, ma curiosité était en éveil. Ces chrétiens évangéliques, que pouvaient-ils bien raconter aux détenus ?

 

           Voilà comment j'ai fait ma toute première lecture biblique. A peine avais-je lu quelques pages que je me suis sentie bénie au point d'oublier que c'était là un affreux livre protestant. Tout à coup, je me suis souvenue que la Bible était d'origine divine, et ce fut un tel choc que mon cœur s'est arrêté de battre pendant une seconde. Je n'avais pas le courage de la détruire, alors j'ai préféré l'enfermer en lieu sûr.

 

J'avais toujours fait passer en priorité l'enseignement du catéchisme aux enfants. Chaque fois que je regardais par la fenêtre de ma salle de cours, je voyais passer un jeune garçon blond aux yeux bleus, prénommé Hélio. Il devait avoir environ dix ans. Je savais que ses parents étaient des Evangéliques. En l'observant, je m'étais dit que ce serait merveilleux s'il pouvait devenir prêtre ; il était si intelligent, si respectueux. Et pensez donc, si ses parents pouvaient accepter la doctrine de l'Eglise catholique et passer au catholicisme, et si leur fils pouvait opter pour la prêtrise ? Le voyant passer un jour, je lui ai dit : "Hélio, est-ce que tu n'aimerais pas étudier le catéchisme avec les autres ?" Il m'a répondu : "Je vais demander à ma mère. Si elle est d'accord, je viendrai." Il est allé chez lui, puis à mon grand étonnement, il est revenu s'asseoir dans la salle de catéchisme. La leçon du jour portait sur Marie et la puissance qui est la sienne. J'ai expliqué : "Tout ce que nous désirons, il nous faut le demander à Marie, parce qu'elle a beaucoup d'influence. Nous passons par elle pour aller à Jésus." Hélio a levé le doigt et demandé : "Maîtresse, où est-ce que la Bible dit que nous devons passer par Marie pour aller à Jésus ?" Ne connaissant pas la Bible, j'étais très gênée. A l'heure actuelle, on lit la Bible dans les couvents ; mais à cette époque-là, nous ne la connaissions pas du tout. C'était très humiliant de m'entendre ainsi interroger par ce petit garçon. J'ai dit que la réponse se trouvait dans le Catéchisme, et qu'après le cours je lui en parlerais plus longuement. J'ai poursuivi mon cours, expliquant combien il est précieux de pouvoir recourir aux saints pour leur demander de l'aide. Hélio est intervenu encore une fois : "Maîtresse, est-ce que vous avez lu le chapitre 20 du Livre de l'Exode dans la Bible ?"

 

           Cet enfant avait une connaissance prodigieuse des Ecritures. Si seulement tous les parents pouvaient enseigner la Bible à leurs enfants, pour qu'ils la comprennent comme Hélio ! "Que le sage écoute, et il augmentera son savoir, et celui qui est intelligent acquerra de l'habileté." (Proverbes 1:5).

 

           Du jour où Hélio a été présent à mon cours, plus jamais je n'ai donné de leçon en toute tranquillité. Il posait question sur question, mais son attitude était toujours sage et respectueuse. Hélio a étudié et mémorisé le Catéchisme, mais il a continué à fréquenter sa propre église. C'est vrai, sa présence m'avait dérangée ; mais après son départ, je me suis sentie carrément perturbée. Je n'arrivais plus à croire aux images. Je ne croyais plus que si je présentais une requête à un saint quelconque, ce dernier intercéderait auprès de Dieu en ma faveur. Hélio m'avait expliqué qu'il me fallait m'adresser directement à Dieu, au lieu de me tourner vers Marie ou vers les saints. Ce n'était qu'un enfant, mais il savait de quoi il parlait. En l'autorisant à suivre mon cours, sa mère m'avait envoyé un missionnaire, car elle avait appris à son fils à parler de Jésus. Malgré son extrême jeunesse, il a été le premier missionnaire à entrer dans ma vie. Je remercie le Seigneur pour ce garçon ! Dix ans après ma conversion, je suis revenue à Pétropolis et je suis allée à l'église d'Hélio. Il était marié, et il participait activement à la vie de son église. Nous avons vécu un moment extraordinaire de communion fraternelle.

 

           J'ai repris mes cours de Catéchisme, mais je n'avais plus le cœur suffisamment en paix pour persévérer. J'ai pensé qu'il serait bon d'avoir un entretien avec l'Evêque de Pétropolis, pour voir s'il pourrait m'aider : je me sentais tellement pécheresse que je ne pouvais plus supporter de communier. J'ai donc expliqué ma situation à l'Evêque ; il m'a offert un chapelet tout à fait unique, en me recommandant de m'en servir constamment pour que Dieu me fortifie et me bénisse. Ce chapelet avait été béni par le Pape en 1950, et je ne connaissais personne d'autre qui en possédât de semblable. J'ai fait des promesses à tous les saints, leur demandant d'ôter ce lourd fardeau qui pesait sur ma vie. J'ai dit mon chapelet, en faisant tellement de promesses que je n'arrivais plus à me les rappeler toutes. A présent, quand je m'agenouillais devant les statues des saints, je les trouvais vieillis et sans vie. J'avais beau les implorer, je savais bien qu'ils ne m'entendaient pas.

 

           Une fois de plus, je me suis tournée vers l'Evêque et vers quelques religieux, mais ils ne pouvaient rien pour moi. Au comble du désespoir, incapable de trouver le repos et la paix de l'âme, j'ai résolu de suivre l'exemple de mes deux amies, et de m'enfuir du couvent. Encore indécise, j'avais lutté longuement, en proie à une souffrance terrible, avant de comprendre que je n'avais plus le choix. Il me fallait partir.

 

En arrivant à Rio de Janeiro après un court trajet, j'ai découvert que personne ne voulait embaucher une parfaite inconnue. Quand on me demandait ma dernière adresse, je ne pouvais pas la donner, de peur qu'au couvent on ne sache où je me trouvais. Un jour où je passais devant l'église Ste Thérèse, j'y suis entrée. J'avais toujours trouvé que Thérèse était une sainte particulièrement puissante. Je me suis agenouillée, mais au lieu de m'adresser à elle, j'ai fait monter ma prière directement à Dieu. Je l'ai prié de diriger mes pas et de m'accorder un gîte. Au sortir de cette église, ma faim et ma soif m'ont rappelé que j'avais seulement de quoi acheter un seul ticket d'autobus. Je me suis arrêtée devant un café où des gens se restauraient et se désaltéraient ; le patron s'est approché de moi, me demandant si j'avais faim ou si je désirais une boisson fraîche. Sachant que je n'avais pas de quoi payer, je suis restée bouche close. Je n'avais pas l'habitude d'adresser la parole à un homme dans la rue. Au couvent, on nous disait de ne jamais nous approcher d'un homme, de ne jamais lui parler, de ne jamais le regarder. Mais comme s'il avait deviné ma situation, ce monsieur est reparti à l'intérieur, puis il est ressorti en m'apportant un sandwich dans une assiette, avec un verre de jus de fruit. Dès qu'il eut tourné les talons, j'ai dévoré le sandwich jusqu'à la dernière miette.

 

           Ensuite j'ai marché, puis je me suis arrêtée devant une maison où j'ai demandé un verre d'eau. La dame âgée qui avait ouvert la porte m'a manifesté de la bonté. Elle m'a invitée à entrer pour me mettre à l'abri de la chaleur, et j'ai accepté avec plaisir. Elle m'a apporté l'eau que j'avais demandée, et aussi une bonne grande tasse de café. Quel régal ! Puis j'ai vu que le crépuscule tombait, et je me suis levée pour partir. Elle m'a demandé : "Où allez-vous maintenant ?" Je suis restée là, incapable de répondre. Voyant que j'avais un problème, elle m'a demandé ce qui n'allait pas. Quelque chose chez cette femme m'inspirait confiance, et j'ai fini par lui raconter toute mon histoire. Là-dessus, elle m'a invitée à rester chez elle jusqu'à ce que je puisse trouver un travail. Elle hébergeait aussi son petit-fils, qui avait dix-sept ans. J'étais remplie de reconnaissance envers Dieu qui avait entendu ma prière et dirigé mes pas. Le lendemain, je me suis mise en quête d'un emploi, mais je n'ai pas tardé à comprendre que quelque chose n'allait pas. Les gens scrutaient mes vêtements : peut-être était-ce à cause de ma tenue que personne ne m'embauchait. En rentrant à mon logement temporaire, j'ai aperçu un groupe de jeunes filles en conversation sur le trottoir. Allant vers elles, je leur ai demandé si elles savaient où je pourrais trouver du travail. Elles ont répondu : "Voyons, il suffit d'acheter un journal et de regarder les petites annonces". Ne sachant pas de quoi elles parlaient, j'ai demandé : "Mais comment faire pour trouver les petites annonces ?" Comprenant à quel point j'ignorais tout de la vie citadine, ces filles riaient tellement qu'elles étaient pliées en deux. Mais tout en se moquant de moi, elles m'ont aidée à découper une petite annonce offrant un emploi.

 

           Tout de suite je suis allée à l'adresse indiquée, pour m'entendre dire que la place venait d'être prise. Déçue, je suis revenue à mon logement. Quelqu'un m'a suggéré de m'habiller autrement, disant que mes vêtements donnaient l'impression que je m'étais enfuie d'un couvent. Je ne me le suis pas fait dire deux fois ! Habillée autrement, j'ai poursuivi ma recherche, espérant réussir un peu mieux. Cependant je n'ai pas tardé à comprendre que ces vêtements-là n'allaient guère mieux, car en passant devant un cimetière, j'ai croisé deux jeunes gens, dont l'un a dit que je lui faisais penser à un cadavre ambulant. Quoi qu'il en soit, ce jour-là, j'ai trouvé un emploi comme auxiliaire dans une école primaire privée. Le plus extraordinaire, c'est que j'ai été embauchée alors que je n'avais pas toutes les qualifications requises. Ils auraient voulu quelqu'un qui connaisse l'anglais, et je ne savais pas un mot de cette langue. Cependant on m'a plutôt bien accueillie dans cette école ; j'étais nourrie et correctement payée. Le principal m'a même attribué une chambre. Ce travail me plaisait, mais pour des raisons morales, je n'étais pas à l'aise. De plus, le principal était spirite : étant donné ce qui était arrivé à mon père, je ne voulais rien avoir à faire avec cette secte.

 

           Lors de mon premier jour de congé, alors que j'attendais à un arrêt d'autobus, une dame m'a accostée pour demander si je connaissais quelqu'un qui aimerait devenir la gouvernante des enfants de sa nièce. "Je suis désolée, ai-je répondu, mais je ne connais personne qui pourrait vous aider." Puis cette personne m'a bien regardée, disant : "Est-ce que vous vous ne pourriez pas l'aider, ne serait-ce que quinze jours ? Vous comprenez, ma nièce doit déménager. Elle a cinq enfants, et elle a vraiment trop à faire." J'ai accepté cette proposition, et suis allée faire la connaissance de mon nouvel employeur.

 

           C'était vraiment le bon endroit pour quelqu'un qui désirait rendre service. Un des enfants de la famille était allé chez ses grands-parents à Itajuba et avait eu un accident. A la suite d'une chute de cheval, l'enfant était mort. Le déménagement a été ajourné. Les parents sont tout de suite partis dans la ville des grands-parents, me laissant la responsabilité de la maison et de leurs quatre autres enfants. A leur retour, je n'ai pas eu le courage de les quitter, alors je suis restée quelque temps à Rio avec eux.

 

 Un dimanche, en allant à l'église, je me suis retrouvée nez à nez avec une personne connue, une personne particulièrement dévote venant de Pétropolis, ma ville d'origine. Elle m'a sévèrement critiquée, disant que j'avais fait une énorme bêtise en renonçant à mes vœux et en quittant la ville sans rien dire à personne. J'ai répondu qu'il ne s'agissait nullement d'une bêtise, et que j'étais partie par nécessité. Elle a noté mon adresse. Quelques jours plus tard, j'ai reçu la visite d'un prêtre. Il était porteur d'un message de réconciliation et me demandait de rentrer au couvent où je serais accueillie à bras ouverts. Je lui ai expliqué que ce serait une mauvaise action de laisser tomber une famille au plus fort de leur désarroi, mais que je reviendrais au couvent dès que possible, étant convaincue que j'avais effectivement commis une grave erreur. Mais Dieu avait d'autres plans pour moi !

 

           Quelques jours plus tard, j'ai reçu la visite d'une Evangélique qui venait me faire cadeau d'une Bible. J'ai manié cette Bible avec précaution, sachant bien que les prêtres l'avaient classée parmi les lectures interdites. Elle est restée dans ma chambre pendant huit jours avant que je trouve le courage de l'ouvrir. Je suis même allée jusqu'à demander pardon à Dieu d'avoir accepté ce cadeau-là. Au bout d'une semaine, cette dame est revenue, et m'a demandé si j'avais commencé à la lire. Je l'ai suppliée de reprendre cette Bible : étant catholique romaine, je ne pouvais tout simplement pas l'accepter. Même après m'avoir entendue dire tout cela, cette dame m'a invitée à venir dans son église. "Seulement si vous venez me chercher, et si ensuite vous me ramenez chez moi", ai-je répondu. J'avais cru que cela la découragerait, mais je me trompais. Le dimanche en question arriva, et elle arriva aussi. J'ai remarqué que dans son église tout le monde chantait. L'atmosphère était tellement différente de tout ce dont j'avais l'habitude. Après la prédication, le pasteur a fait un appel, disant que ceux qui ne mettraient pas leur foi dans le Seigneur Jésus iraient en enfer s'ils mouraient ce soir-là. Les propos de ce pasteur m'ont fait sourire, et je me suis dit : "Jamais je n'accepterai une invitation de ce genre. Ce pasteur n'a pas compris que j'étais catholique, et que jamais je ne renoncerai à ma foi pour me convertir à une autre religion." En cela, j'imitais le zèle qu'avait ma mère pour la religion catholique. Comme elle l'avait promis, cette dame m'a ramenée chez moi. Quand elle a insisté pour que je retourne dans son église, j'ai bien dit que cela ne m'intéressait pas, que j'étais catholique, et que jamais je ne me convertirais à une autre religion.

 

           Un jeune vendeur de livres a commencé à frapper aux portes dans ma rue. Je suis devenue cliente. Un jour, il n'avait que des Bibles catholiques : voilà comment j'ai acquis ma première Bible catholique. Je pensais qu'en la lisant avec soin, je serais en mesure de lutter contre les protestants qui me donnaient l'impression d'envahir le monde entier. Ce soir-là, après avoir fini tous les travaux de la journée, j'ai commencé à lire ma nouvelle Bible catholique. Quand le jour s'est levé, j'étais encore en train de lire. J'avais l'impression d'être une affamée devant une table couverte de mets succulents. Pour la première fois, j'ai découvert ce qu'était la joie véritable ! Quelques jours plus tard, le prêtre est revenu me voir, et a fait remarquer que j'avais meilleure mine. J'étais bien d'accord, et je me suis mise à lui expliquer avec enthousiasme que ma joie venait de la lecture des Saintes Ecritures. Changeant de ton, il m'a mise en garde contre les problèmes que posait la lecture de la Bible si elle n'était pas interprétée par un prêtre. "On risque la confusion mentale si on lit la Bible tout seul", a-t-il ajouté d'un ton grave. J'ai répliqué que rien de ce que j'avais trouvé ne m'avait paru difficile, mais il m'a conseillé d'arrêter, car il était sûr que j'aurais du mal à interpréter la Bible correctement. Il savait que j'allais me rendre à Itajuba avec la famille dont j'ai parlé plus haut. Cela ne lui plaisait pas non plus, mais sachant que j'avais l'intention de revenir à Pétropolis deux mois plus tard, il pensait que tout allait quand même s'arranger. Si seulement il avait su ! Dieu veillait sur chacun de mes pas, et m'amenait tout doucement à une connaissance personnelle du Seigneur Jésus-Christ.

 

           Je ne savais plus trop si je devais lire la Bible ou non. Un certain soir, je me suis sentie très déprimée. Je suis sortie pour aller dans différentes églises, et j'ai parlé avec quelques amis. De retour chez moi, je me suis encore une fois sentie fortement poussée à lire le livre interdit qui prenait la poussière sur mon étagère. "Pourquoi ne pas lire cette Bible ?" me suis-je dit. C'est la Bible catholique, la Bible de ma religion, et il me faut savoir ce qu'elle contient !" Il était trois heures du matin quand j'ai arrêté ma lecture. Une fois de plus, mon âme était remplie de bonheur. Depuis ce jour-là, jamais je n'ai cessé de lire la Parole de Dieu ! Au cours de ma lecture, je suis parvenue au 20ème chapitre de l'Exode, qui parle des images taillées. Quelle surprise ! Je m'étais toujours opposée aux protestants à cause de leur refus des images, mais voilà que dans ma propre Bible catholique je lisais ces mots : "Tu ne te feras aucune image sculptée, rien qui ressemble à ce qui est dans les cieux là-haut, ou sur la terre ici-bas, ou dans les eaux au-dessous de la terre. Tu ne te prosterneras pas devant ces images ni ne les serviras..." (Exode 20:4-5, Bible de Jérusalem). A la première occasion où je suis allée à la Messe, j'ai montré ce passage au prêtre de la paroisse, et il a répondu que la Bible que j'avais en main n'était pas une véritable Bible catholique. Je lui ai montré la page portant l'imprimatur. Il a alors dit que cela n'était vrai que dans l'Ancien Testament, mais que dans le Nouveau, les images étaient permises. Après cette conversation, j'ai conservé des doutes. Je ne savais rien de cette question, et j'allais devoir beaucoup travailler pour en savoir davantage.

 A mon arrivée à Itajuba, j'ai pris contact avec des catholiques : des Enfants de Marie, des dames qui participaient au groupe de prière, et des jeunes filles célibataires de l'Action Catholique Ouvrière. Il me fallait m'occuper : impossible de rester sans rien faire, alors j'ai commencé à donner des cours de catéchisme aux enfants. Un jour j'ai demandé à la responsable des Enfants de Marie s'il y avait beaucoup de protestants à Itajuba. "Oui, en effet", a-t-elle répondu. "Savez-vous, lui ai-je dit, qu'il y avait des quantités de protestants à Pétropolis ? Mais en deux mois, nous avons implanté 42 Centres de Catéchisme, et nous avons fait fermer certains de leurs lieux de culte." J'ai ajouté que nous les avions même évincés des prisons en distribuant aux détenus de petites images de saints, ainsi que de la nourriture.

 

           Nous avons organisé une troupe de théâtre qui présentait des spectacles pour les jeunes. Nous avons obtenu l'aide d'une couturière, une dame très catholique qui fabriquait les costumes pour la scène. Un jour où je lui avais rendu visite pour voir où elle en était, j'ai fait mention d'une fête qui tombait ce mois-là, et de beaucoup d'autres activités, disant que je ne savais pas si nous arriverions à tout faire. Il y avait là deux jeunes filles qui ont proposé de nous aider dans toute la mesure de leurs moyens. Après leur départ, j'ai demandé à mon amie, la couturière, de qui il s'agissait. "Ce sont des chrétiennes évangéliques, l'une et l'autre", répondit-elle. Pour moi, c'était l'horreur. Comment, nous allions nous faire aider par deux Evangéliques ! Puis la pensée m'est venue que nous n'aurions aucun mal à les convertir au Catholicisme. Elles s'appelaient Marcia et Daya, et elles étaient membres de l'église presbytérienne d'Itajuba. Quel travail elles ont accompli ! Elles m'ont aidée à fabriquer des affiches, et elles ont fait tout le ménage. Quelle n'a pas été ma surprise quand elles ont proposé de venir le jour de la représentation pour rendre service dans les coulisses ! La fête terminée, au moment de leur départ, je suis allée les remercier, et je leur ai dit que j'avais été impressionnée par leur travail et par leur attitude. "N'hésitez pas à faire appel à moi si vous avez besoin de quoi que ce soit !" leur ai-je dit.

 

           Deux mois plus tard; je les ai rencontrées au marché. "Mademoiselle Carmen, justement, nous voulions vous voir !" s'écria Daya. Il va y avoir une fête dans notre église pour les jeunes. Tout en parlant, elle scrutait mon visage en guettant quelque signe de refus. "Marcia et moi aimerions vraiment que y veniez ! Est-ce que vous viendrez ?" J'ai demandé si la fête aurait lieu dans les locaux de l'église. Daya me dit qu'elle se déroulerait dans une grande salle de réunion qui leur servait pour les occasions de ce genre. J'ai tout de suite consulté le prêtre de ma paroisse, pour lui demander s'il n'y avait pas d'inconvénient à ce que je m'y rende. Il m'a dit d'y aller, mais il a ajouté : "Toutefois, soyez sur vos gardes ! Ces protestants sont pires qu'un toit qui a une gouttière : il tombe une goutte, encore une goutte, et une autre goutte, et avant qu'on s'en rende compte, on est tout trempé ! Alors ne restez que dix ou quinze minutes, puis quittez-les."

 

           Le jour de la fête de Daya et Marcia, j'avais mis un uniforme spécial que portent les religieuses quand elles sont en-dehors de leur couvent. Il m'arrivait aux chevilles. Je portais un foulard sur la tête, de longs bas épais, et à mon cou j'arborais un grand crucifix. L'espace d'un instant, tous les regards ont convergé vers moi, puis les gens ont détourné les yeux pour éviter de me gêner. Un jeune homme s'est approché et a demandé : "Est-ce que vous appartenez à l'église qui a un Pape ?" "Je suis catholique, ai-je répondu. Pourquoi ?" Notre conversation a été interrompue par quelqu'un qui est venu le chercher. Je me disais maintenant : "Si j'avais su, je ne serais pas venue !" J'aurais voulu n'avoir jamais rencontré le jeune homme qui m'avait parlé de l'église du Pape. J'en étais à me demander s'il avait fait exprès de m'insulter, quand une porte s'est ouverte à l'autre bout de la salle, et une dame aux cheveux blancs est entrée.

 

S'approchant directement de moi, elle m'a serré la main chaleureusement, disant, "Soyez vraiment la bienvenue à notre fête. Nous espérons que ce ne sera pas votre dernière visite, mais que vous reviendrez et que nous vous verrons souvent." La joie qui rayonnait de son visage m'a profondément impressionnée. Dès la première seconde, j'ai aimé cette femme ; puis je me suis dit qu'il ne fallait quand même pas que je me laisse aller à éprouver trop d'affection pour ces protestants. Il ne convenait pas d'être trop proche des Evangéliques. Dès que cette dame m'eut quittée, j'ai demandé aux amies qui m'avaient invitée : "Qui est-ce ?" On m'a répondu : "C'est la femme de notre pasteur." Sans rien laisser paraître, j'ai murmuré en moi-même : "La pauvre ! C'est la pire de toutes les pécheresses." Quelques minutes plus tard, elle est revenue pour me faire une invitation. "Mademoiselle Carmen, venez donc me rendre une petite visite mercredi prochain à la maison. Nous prendrons le café ensemble. Je viens d'essayer une nouvelle recette de petits gâteaux : ils sont délicieux, et j'aimerais vous les faire goûter." Que répondre ? J'ai marmonné quelque chose pour dire que j'avais énormément de travail, mais elle a insisté. "Vous savez, de temps à autre, il faut bien s'accorder une petite pause pour rencontrer ses amis. Je vous en prie, venez !" Je sentais comme une affinité avec cette femme ; sa bonté était en train de venir à bout de ma résistance. Ses paroles avaient une efficacité qui dépassait ma compréhension : personne ne m'avait encore jamais parlé ainsi. En même temps, je me disais : "Si je gagne l'amitié de cette femme, qui sait, peut-être l'épouse du pasteur deviendra-t-elle catholique, et elle entraînera avec elle une partie de son assemblée." Alors le mercredi suivant, je suis allée chez Blanche Licio. Chemin faisant, je réfléchissais à ce que je devais dire ou ne pas dire. Quand on ne connaît pas la Bible, il est bien difficile de s'exprimer avec confiance au sujet de sa foi !

 

           En arrivant chez le pasteur, juste à côté de l'église, je me suis rendue compte que pour la toute première fois, j'allais mettre les pieds dans la maison d'un pasteur évangélique ! Le café et les gâteaux étaient excellents, et il n'a même pas été question de religion. Nous avons parlé de bien des choses : des filles de Blanche Licio et de leur travail scolaire, du travail dans l'église, du temps qu'il faisait. De tout, mais pas de religion. A partir de ce jour, je suis souvent allée prendre le café chez le pasteur. Quelquefois, nous ne prenions même pas le café : nous nous contentions d'une agréable conversation, sur des sujets fort variés. La femme du pasteur ne faisait jamais allusion à la religion. Chose étonnante, c'est moi qui ai abordé ce sujet la première, en disant que j'aimais lire la Bible, et que j'appréciais les différentes lectures bibliques. Alors Blanche a dit : "Eh bien, faisons donc une lecture biblique ensemble." Je me suis empressée de dire que je n'avais pas apporté ma propre Bible, et que je ne lisais que celle-là. Mais j'ai ajouté : "La semaine prochaine, j'apporterai ma Bible, et nous pourrons lire ensemble en comparant les traductions." "Bonne idée ! s'exclama-t-elle. La semaine prochaine, nous lirons la Bible ensemble." Madame Blanche et moi étions d'accord.

 

           La semaine suivante, je suis revenue avec ma Bible. Devinez quelle a été notre première lecture ! L'Evangile de Luc. J'ai pris beaucoup de plaisir à lire ces chapitres avec Madame Blanche. Elle était tellement patiente ; jamais elle ne me critiquait ni ne m'insultait, mais me traitait toujours avec respect. Comme elle n'argumentait jamais au sujet de la religion, j'ai commencé à me demander pourquoi elle restait si discrète. "C'est sûrement que les protestants savent à quel point je suis versée dans ma religion, me disais-je ; ils savent que j'ai réponse à tout. Ils doivent me craindre ! C'est moi qui vais leur poser des questions ! Et cette femme de pasteur va se retrouver le dos au mur ! "

 

           Le prêtre de ma paroisse a fini par apprendre que j'allais chez le pasteur. Je lui ai moi-même dit que nous parlions de la Bible. J'ai même dit que je cherchais à attirer la femme du pasteur vers le catholicisme. Très inquiet, du coup il s'est mis à donner des cours bibliques dans notre paroisse le mardi soir. Beaucoup de frères Maristes et d'Enfants de Marie y assistaient. Nous avons posé quelques questions difficiles, par exemple sur Exode 20, et sur le 14ème chapitre de l'Evangile de Jean. J'ai demandé au prêtre, par exemple, "Puisque Jésus dit : "Je suis le chemin, la vérité, et la vie. Nul ne vient au Père que par moi", pourquoi passons-nous par les saints pour aller au Père ? Pourquoi ne pas passer par Jésus ?" Bien des fois, nos discussions avec le prêtre se prolongeaient au-delà de minuit. Il ne savait que nous répondre ; mais Blanche était en mesure d'apporter des réponses. Elle était l'épouse de Mario Licio, de l'Eglise Presbytérienne d'Itajuba, et elle savait répondre parce qu'elle connaissait sa Bible. Les réponses ne venaient pas d'elle, mais de la Parole de Dieu elle-même.

 

           La fois suivante, je lui ai dit, non sans fermeté : "Blanche, je ne suis pas venue simplement pour prendre le café. J'aimerais vous poser certaines questions ! Un peu surprise, elle a répondu :"Très bien, allez-y. Si je ne sais pas répondre, nous chercherons ce que dit la Bible ; ou alors, puisque mon mari n'est pas loin, nous lui demanderons de l'aide." "Ne vous inquiétez pas, me suis-je empressée de dire. Ce sont vraiment des questions faciles." Mais dans mon for intérieur, je me disais avec un sourire : "Cette fois, elle va avoir du mal à me répondre."

 

           J'avais longuement mûri à l'avance ma première question : "Quelle est la différence entre le catholicisme et le protestantisme ?"

Blanche a répondu : "En fait, il y a très peu de différence. (Très peu ? ai-je pensé en moi-même.) Vous avez quelqu'un à votre tête, n'est-ce pas ?"

"Oh oui ! lui ai-je dit. Nous avons un chef extraordinaire. Notre chef, c'est le Pape ! Il habite le palais le plus somptueux qui soit au monde, et il est couronné d'or. C'est lui qui est le chef de l'Eglise catholique. Je suis prête à lutter, et s'il le faut, à mourir pour lui, pour qu'on le connaisse mieux, et que sa puissance s'étende de plus en plus dans le monde." M'ayant écoutée, Blanche a repris : "Comme je l'ai dit ; il y a très peu de différence. (J'ai vu qu'elle avait les larmes aux yeux.) Nous qui croyons au Seigneur Jésus-Christ, nous aussi, nous avons quelqu'un à notre tête. Notre chef n'est pas couronné d'or, car les hommes ne lui ont offert qu'une couronne d'épines." Le silence a rempli la pièce où nous nous tenions. Je n'avais rien à dire. Dès cet instant, je me suis mise à envier les chrétiens évangéliques. "Alors, me suis-je dit, leur chef est Jésus-Christ, qui est mort pour nous sur la croix ! C'est lui que j'ai toujours voulu servir !" J'étais incapable d'en vouloir à Madame Blanche, parce que c'était moi, Carmen da Mota, qui avais dit que j'avais pour chef le Pape ! Ce jour-là, je n'ai pas voulu poursuivre ma conversation avec la femme du pasteur. J'étais vaincue ! Tandis que je rentrais chez moi, ses paroles résonnaient encore en moi : "Mon chef, c'est Christ. Mon chef n'est pas couronné d'or, mais d'épines." Partout où j'allais, ces paroles brûlaient dans mon cœur. J'ai clairement vu la différence entre l'un et l'autre chef. Décidément, il ne s'agissait pas d'une petite différence.

 

           Un autre mercredi, je suis revenue la voir avec d'autres questions, par exemple : "Blanche, pourquoi est-ce que les protestants n'aiment pas la Sainte Vierge ? Ils disent qu'elle n'est pas vierge, et qu'elle a eu d'autres enfants." Blanche a commencé par me poser une question. "Avant de répondre, je veux vous demander quelque chose. Est-ce qu'une femme mariée perd quelque chose de sa sainteté si elle a de nombreux enfants ? Répondez-moi par oui ou par non ! "

 

           J'ai commencé à réfléchir. J'avais cru qu'il serait très facile de répondre à toute question que les Evangéliques me poseraient au sujet de ma religion, mais c'était moins facile que je n'avais cru. Si je répondais qu'une femme mariée perd de sa sainteté en devenant mère de famille nombreuse, ce serait faux ! Et si je disais le contraire, je serais d'accord avec ces Protestants ! Pour finir, il m'a bien fallu répondre par la négative. Blanche a poursuivi : "Vous voyez, cette Bible que vous avez entre les mains, vous ne la connaissez pas très bien. Cherchez dans l'Evangile de Marc, au chapitre 6 et au verset 3, et vous trouverez la réponse à votre question. "N'est-ce pas le charpentier, le fils de Marie,

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